Quel rapport au temps entretiennent les CPE ?

Didier Racle, CPE dans l’académie de Besançon, a effectué un passionnant travail de recherche sur le rapport au temps des CPE. Il a accepté de répondre à nos questions.

Avec le recul, qu’identifiez-vous comme étant le point de départ de votre mémoire universitaire ?

D’abord l’envie de prendre encore davantage de recul sur l’exercice d’une fonction que j’exerce depuis 1993. Ensuite le besoin, en tant qu’intervenant à l’Espé, de m’inscrire dans une démarche de recherche qui va de pair avec la nécessité de se former. Le master « Parcours et ingénierie de la formation » que j’ai intégré pendant deux années universitaires m’a donné l’opportunité d’aller plus loin dans l’analyse de l’activité des conseillers principaux d’éducation. En analysant le rapport que les CPE entretiennent avec le temps, j’ai tenté de répondre à la question initiale qui débute tout travail de recherches, à savoir : « pourquoi les CPE qui évoquent leur activité avancent systématiquement l’idée d’un temps qui manque ou après lequel ils courent ? »

Et comment vous y êtes-vous pris pour répondre à cette question ?

Il faut d’abord définir les notions abordées en procédant à une revue de littérature. J’ai très rapidement opté pour une approche sociologique. La sociologie propose de découper le temps en une multiplicité de temps sociaux : temps de loisirs, temps de repos, temps du travail…. Mon travail se situe donc bien naturellement dans le temps du travail et plus spécifiquement celui des CPE.

Dans ce cadre, deux approches se sont proposées à moi. Une première qui consiste à appréhender la notion du temps d’un point de vue quantitatif. Il s’agit là d’un temps qui se compte et se décompte. C’est le temps de travail dont la durée est prescrite par les textes réglementaires et qui s’organise et se découpe en fonction des caractéristiques de chaque métier et des besoins de l’organisation qui l’intègre. La seconde approche est davantage qualitative dans une dimension plus subjective d’un temps qui se vit et se ressent : le temps au travail. L’activité est alors découpée en « tranches » de vie » perçues comme plus ou moins contraintes ou choisies. Ces moments se jouent dans des relations interpersonnelles. Ils ont aussi un sens et une valeur et permettent d’accéder à la reconnaissance. J’ai donc décidé d’aller confronter les CPE à cette double approche pour mieux comprendre comment s’organisent et se découpent leur temps de travail et comment ils vivent leur temps au travail.

Comment avez-vous procédé ?

Je suis allé à la rencontre des CPE sur le terrain en utilisant l’entretien semi-directif comme méthode de recueil de données. Mon panel était constitué de 13 CPE également répartis dans tous les types de structures, collèges, lycée professionnel et lycée général et technologique. Certains exercent en solo, d’autres en équipe. Les entretiens se sont déroulés d’octobre 2017 à mars 2018 sur le lieu d’exercice des acteurs concernés. Les entretiens, enregistrés, ont été intégralement retranscrits puis dépouillés et analysés par thématique. Et puisqu’il est question de temps, je peux vous dire que la retranscription et l’analyse de 13 entretiens en requièrent beaucoup !

Avez-vous rencontré des réticences à vous accueillir ?

Aucune. J’avais sollicité une vingtaine de CPE. Tous m’ont spontanément ouvert leur porte sans restriction. Le choix du moment leur avait été laissé, ce qui m’a apporté des éléments d’analyse supplémentaires. Les entretiens se sont déroulés au sein de l’’établissement d’exercice mais, la plupart du temps, il y a eu délocalisation plus ou moins lointaine du bureau des CPE ou des services vie scolaire. Avec parfois des choix de cachettes pour éviter d’être dérangés. Car c’est là l’une des premières caractéristiques du corps des CPE qui se décrivent comme des acteurs sans cesse dérangés.

C’est-à-dire ?

Il suffit demander aux CPE de raconter leur journée de travail pour constater leur incapacité à le faire. Aucun de ceux que j’ai rencontrés n’y est parvenu. Les CPE débutent la journée avec des tâches qu’ils ont prévues d’accomplir mais l’ordonnancement est très vite remis en cause par l’émergence de situations qu’ils vont devoir traiter. L’horizon temporel des CPE ne dépasse pas le quart d’heure avec une impression marquée de ne jamais parvenir à terminer ce qui est commencé d’où la sensation de course. Les CPE aspirent à « se poser ». Des temps de pauses qu’ils s’octroient généralement en prenant leur service avant l’heure et /ou en terminant plus tard. Ces temps supplémentaires relèvent très rarement d’une quelconque pression hiérarchique mais, la plupart du temps, d’une prise d’initiative individuelle des agents qui ont besoin de ces plages de travail supplémentaire pour rattraper le temps perdu dans la journée à gérer des situations souvent qualifiées d’urgence. Pour se sentir apaisés au moment de quitter leur établissement d’exercice, les CPE débordent systématiquement leur grille d’emploi du temps. Ils ont également besoin de ces temps de pause pour exercer leur fonction telle qu’ils l’envisagent idéalement.

Et comment les CPE envisagent-ils cet idéal ?

Pour les CPE, le temps à disposition doit principalement être consacré aux élèves. Ils aimeraient également l’utiliser pour échanger en équipe élargie, avec leurs collègues CPE, les enseignants et les membres de l’équipe de direction. L’idée avancée est celle de l’élaboration d’une stratégie réfléchie sur du long terme qui permettrait une action concertée, cohérente et partagée. Avec en filigrane, l’idée d’une économie de temps qui permettrait aux CPE de vivre leur métier dans un rôle d’éducateur revendiqué. « On transmet de l’éducation » me dira l’un d’eux. Les CPE se reconnaissent pleinement dans ces temps d’éducation qui les mettent en scène dans une relation individuelle ou collective avec les élèves. Ces moments correspondent au sens et à la valeur qu’ils veulent donner à leurs actions. Au cours des entretiens que j’ai menés, les CPE décrivent ces situations le sourire aux lèvres. Ils éprouvent beaucoup de plaisir à les vivre et une certaine émotion à les raconter. Mais les CPE font également état d’une grande insatisfaction et d’un fort sentiment de frustration du fait, d’une part, de la rareté de ces temps, d’autre part, de la difficulté à les vivre sereinement. Le tout est évidemment mis en lien avec la description tourbillonnante de leur quotidien. Pour reprendre l’expression de Yves Clot, « la qualité est empêchée ».

Et quelles en sont les raisons ?

C’est justement à cette question que j’ai tenté de répondre dans le cadre de ma recherche. Comment peut-on expliquer un tel décalage entre l’activité idéalisée et la réalité du métier ? D’autant plus que la circulaire de missions de 2015 avance l’idée d’un CPE concepteur de son activité. Un acteur qui agit dans une perspective éducative et pédagogique à long terme. Alors que sur le terrain, il semble davantage réagir aux aléas et aux imprévus dans des temporalités de l’immédiateté. Le CPE pompier !

Le besoin de « faire ses preuves » et « faire sa place » est prégnante dans le discours des CPE. Ce qui suggère que, 49 ans après la création du corps, cette place, et plus largement la place de la vie scolaire, n’est pas acquise d’emblée mais doit être conquise.

Ce métier ne fait pas partie des professions établies qui, comme le dit E.C Hugues, ne s’occupent que des besoins qui sont tenus pour légitimes. En d’autres termes, l’identité professionnelle des CPE demeure floue, dans un entre-deux qui rend la fonction interprétable et dérivable. À quoi sert un CPE ? Qu’elle est son utilité ? Ces deux questions amènent une multiplicité de réponses de la part des acteurs qui entourent les CPE mais aussi par les CPE eux-mêmes. Ce flou identitaire a des conséquences sur la charge de travail des CPE.

Pouvez-vous préciser ?

Les CPE font, par exemple, l’objet de tentative de délestage. Principalement en provenance des enseignants et des personnels de direction. Avec les enseignants nous sommes dans une sorte de « je t’aime moi non plus ». Il y a d’un côté ceux qui viennent chercher l’expertise du CPE dans le cadre d’un travail de coopération partagé autour des élèves. D’un autre côté, il y a ceux qui sollicitent les CPE dans une optique disciplinaire de maintien de l’ordre ou de service à l’ancienne, façon surgé ! Ils apportent leurs problèmes aux CPE, se « déchargent » sur eux en leur demandant de les régler.

Avec les personnels de direction, on passe à un « je t’aime un peu, beaucoup, passionnément… pas du tout » en fonction de la représentation que ces personnels ont de la fonction. L’importance de cette représentation est d’ailleurs prépondérante puisqu’elle fait dire aux CPE : « je change de chef, je change de métier !». Une preuve supplémentaire du caractère non établie de la fonction. Le délestage des équipes de direction sur les CPE prend la forme de dossiers transmis aux CPE dans un rapport de force plus ou moins conflictuel.

Les CPE ont donc parfois le sentiment de se « faire refiler » le sale boulot. Un des CPE interrogés me parlera d’activité résiduelle qui, faute de trouver preneur, atterrit sur les bureaux des CPE ou dans leur service. L’exécution de ces tâches supplémentaires a mécaniquement une incidence sur le temps de travail. Elle en a également une sur le temps au travail avec d’un côté ce qui est estimé légitime d’accomplir et de l’autre, ce qui ne l’est pas.

Dans votre mémoire, vous parlez également des paradoxes qui traversent l’activité du CPE. Qu’en est-il ?

Pour reprendre ce que nous venons d’évoquer juste avant, si les CPE sont des acteurs sur lesquels on se déleste, paradoxalement, ils sont aussi ce que j’ai appelé des agents compensateurs. L’obligation morale de faire « tourner la boutique » est récurrente dans leur discours. Elle amène les CPE à jouer des rôles qui ne relèvent pas de leur fonction. On se déguise d’ailleurs souvent chez les CPE : en infirmière, en standardiste, en agent technique et parfois en personnel de direction-adjoint avec parfois des conflits de frontière. Les CPE sont animés d’une grande conscience professionnelle qui les caractérisent.

Autre paradoxe : la plainte d’être sans cesse dérangés est accompagnée d’une volonté marquée d’être à tout moment accessibles et disponibles. Les CPE protègent peu leur environnement de travail et se mettent volontiers à disposition des élèves et des acteurs qui les entourent. La porte des CPE est constamment ouverte.

Cette accessibilité et cette disponibilité entraine un « tout arrive chez les CPE ». Tout et n’importe quoi. Le traitement de ce « tout » va permettre de faire les preuves de son utilité, quitte à s’éloigner de son idéal de métier. Des compromis à l’origine d’un troisième paradoxe que j’ai résumé en une phrase : les CPE accomplissent des choses dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas mais qu’ils accomplissent pour se sentir reconnus.

Vous avez présenté votre travail à des CPE ? Comment a-t-il été accueilli ?

Je ne l’ai pas encore évoqué mais, à chaque étape de mon travail, il a fallu mettre à distance le CPE que je suis pour que les analyses de l’étudiant que je suis aussi soient les plus objectives possibles. Ce n’est pas la chose la plus simple. Ma directrice de mémoire, Emilie Saunier-Pilarski m’y a bien aidé.

J’ai particulièrement apprécié les temps de présentation qui se sont toujours prolongés par des échanges d’une grande richesse. Les CPE expriment de manière récurrente un déficit de connaissance et de reconnaissance de la fonction. La volonté d’une prise de recul et d’une réflexion sur la pratique professionnelle est également apparue. Dans l’idée encore de « se poser » pour agir et ne plus réagir. Cela, je pense, peut constituer une piste de réflexion de formation initiale ou continue. J’ai proposé l’an prochain de présenter mon travail aux chefs d’établissement ainsi qu’aux enseignants. Cela va sans dire que je suis impatient de voir comment ces groupes réagiront.

Quel regard portez-vous sur le récent rapport de l’inspection générale des finances sur le temps de travail des CPE ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord que je mette à distance l’agacement du professionnel que je suis. L’apprenti chercheur qui s’appuie sur le recueil d’éléments de compréhension sur le terrain répondra que la méconnaissance des pratiques aboutit à des conclusions en décalage total avec la réalité. Suggérer que les CPE n’utilisent pas les 4 heures dont ils disposent librement en plus des 35 heures inscrites à leur emploi du temps, c’est, sans exagération, toucher à leur dignité professionnelle. Les CPE se sentent profondément blessés par de telles supputations qui ne s’appuient sur aucune enquête quantitative ou qualitative.

Les CPE ont les défauts de leur qualité. Ils ne comptent pas leurs heures et débordent régulièrement de leur grille d’emploi du temps sans, souvent, aucune contrepartie financière. Peut-être devraient-ils rompre avec une tradition qui, là encore, s’inscrit dans l’histoire du métier et résonne comme un signe d’appartenance au corps pour mieux faire apparaitre la réalité.

Diriez-vous que votre mémoire a changé quelque chose dans votre pratique professionnelle de CPE ?

Bien sûr ! Le métier de CPE se construit principalement dans l’action, ce qui laisse, encore une fois, peu de temps à la prise de hauteur. Le recueil d’éléments théoriques pendant la phase de revue de littérature permet notamment de se doter d’outils de décryptage des situations vécues sur le terrain, notamment dans les relations interpersonnelles avec les élèves mais aussi et surtout avec les autres acteurs de terrain, notamment les enseignants et les personnels de direction.

Une recherche est toujours susceptible d’en entraîner une autre… Avez-vous un sujet en tête qui vous tient à cœur et que vous aimeriez explorer ?

Si j’avais à l’avance connu l’ampleur de la tâche qui m’attendait, je ne sais pas si je me serais lancé dans cette aventure. Mais quand on y a goûté, on a très vite envie d’y revenir et je me redonnerai sûrement le temps d’aller plus loin. J’aimerais désormais me pencher sur le corps des enseignants et des personnels de direction et tenter de décrypter la façon dont ils appréhendent le temps dans le cadre de leur activité. Cette impression de manque ou de course est-elle partagée ? Vivent-ils au même rythme ? Et, dans une perspective plus large, j’aimerais mesurer l’influence des décalages de rythme de vie et d’appréhension du temps de chacun dans les établissements scolaires sur les relations interpersonnelles et la construction d’un réel travail d’équipe.

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6 thoughts on “Quel rapport au temps entretiennent les CPE ?

  1. Bonsoir,
    Bravo Didier Racle pour ce travail nourrit, pertinent, utile, qui traduit fort bien la problématique du temps pour les CPE.
    Bonne continuation,
    Harry Boutrin,
    CPE
    Lycée Félix Faure
    60000 Beauvais

  2. Bravo!!! Quel soulagement j’ai ressenti à la lecture de cet article!! Je partage évidemment tous les points de vue.
    Merci beaucoup à notre collègue d’avoir pris du temps pour Nous.
    Pourrons nous avoir le rapport détaillé?

  3. bon travail celui-ci m’interroge d’autant pus que je ne vois pas l’utilité de l’appartenance du spden à l’unsa si ce n’est en terme de voix pour lutter contre les autres syndicats, je n’y vois aucun intérêt puisque changer de patron c’est changer de métier…on mérite beaucoup mieux que ça

  4. Bravo Mr Racle.
    Quel beau travail et quel beau parcours. Cet article nous permet de prendre de la hauteur.
    J’espère avoir l’occasion de vous lire sur vos prochains articles et pourquoi pas de vous revoir. Vous transmettez aussi bien par écrit qu’à l’oral votre amour pour le métier.
    Sarah, Stagiaire de votre première promotion à l’ESPE de Besançon

  5. Quel bel article pour une présentation de travail d’une grande intelligence et pertinence!
    Chapeau bas.

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