Interview de Patrice Lemoine

Patrice Lemoine est Inspecteur d’académie-Ipr «établissements et vie scolaire» dans l’académie de Strasbourg.
Il est membre du Conseil national de l’innovation et de la réussite éducative.
Il commence sa carrière comme instituteur en 1981 puis se consacre à l’éducation prioritaire comme coordonnateur de Zep, chargé de mission académique, puis Ien.

À quoi sert d’évaluer les enseignants ?

Patrice Lemoine : La logique voudrait que chacun de nous réalise son travail dans le cadre donné par son employeur mais soit autonome dans l’appréciation de sa propre valeur. Ce serait une sorte d’autonomie accomplie. On voudrait tous en être capables. Mais nous n’y arrivons pas tout seuls. Nous sommes ainsi faits.

Nous avons tous besoin, non seulement de la reconnaissance de notre environnement professionnel (direction, collègues, parents d’élèves…), mais aussi de points de vue extérieurs pour apprécier notre propre activité, son impact, sa valeur ; et pour la réguler. Ce sont des données humaines, et non pas simplement des obligations professionnelles ; c’est sans doute la raison pour laquelle ce sujet est si sensible. L’évaluation ne peut atteindre ses objectifs que si la façon de faire prend en compte cette dimension humaine.

Aujourd’hui, l’évaluation des enseignants parvient-elle à remplir son rôle ?

P. L. : Sous un angle strictement institutionnel, il faut répondre que oui : les différentes opérations de gestion liées à l’évaluation du personnel sont réalisées et les contentieux sont peu nombreux. Sous l’angle de l’amélioration qualitative des pratiques, les ressentis exprimés aussi bien par les enseignants que par les différents évaluateurs, montrent que les marges de progrès sont grandes. Nous avons besoin, tous, de confiance. L’idée d’une École bienveillante ne concerne pas que les élèves, c’est un système.

Mais ce système ne progressera que si d’une part, les enseignants sont reconnus comme des experts de leur propre profession, donc comme des professionnels, sans aucun bémol et que d’autre part, les enseignants se reconnaissent eux-mêmes comme des professionnels, ce qui implique la recherche constante de l’efficience dans une approche scientifique, au même titre que les médecins ou les ingénieurs.

Nos collègues disent «ne pas comprendre» les modalités de leur évaluation. Qu’en pensez-vous ?

P. L. : En entrant dans une classe pour réaliser une «inspection», j’ai souvent le sentiment d’entrer dans un espace intime. Les enseignants y vivent quasiment seuls au quotidien avec leurs élèves ; le langage et les attitudes y sont ritualisés. Ce qui peut être toléré dans cette intimité ne peut pas l’être sous le regard d’un tiers, souvent vécu comme un intrus quel que soit son statut. Dans ces conditions, la façon d’entrer dans la classe mérite la plus grande finesse : il faut du respect, de la confiance, de la retenue.

Même si l’espace de la classe est un espace professionnel, les évaluateurs doivent com-poser avec cette réalité. Parallèlement, les enseignants doivent apprendre à travailler sous le regard de tiers. Toutes les professions se dévelop-pent par le dialogue entre pairs : la professionnalisation implique l’observation mutuelle, le dialogue, les échanges.

Quel lien peut-on établir entre évaluation et reconnaissance ?

P. L. : La responsabilité est au cœur de cette question, c’est-à-dire la capacité de répondre de soi. La responsabilité et la reconnaissance ont des liens puissants, encore trop mal connus, mais considérables. Si notre responsabilité n’est pas reconnue, nous nous sentons, à tort ou à raison, disqualifiés. C’est donc notre propre image qui est atteinte, mais aussi la façon dont nous allons assumer notre responsabilité. Si notre responsabilité n’est reconnue qu’en apparence, nous ne nous qualifions qu’en apparence. L’évaluation n’est qu’une partie du discours de l’institution qui doit affirmer la confiance dans les enseignants, et surtout leur pleine responsabilité. C’est une dimension essentielle du développement professionnel.

Comment l’évaluation pourrait-elle contribuer à une meilleure reconnaissance des enseignants ?

P. L. : Il faut d’abord affirmer que les experts sont les professeurs eux-mêmes et reconnaître leur responsabilité, ce qui implique d’instaurer des relations de dialogue et d’analyse entre professionnels qui se respectent.

En second lieu, il me semble nécessaire de promouvoir la dimension collective de la responsabilité ainsi que l’auto-évaluation.

Parallèlement, il me semblerait utile d’instituer un modèle de l’accompagnement, prenant appui sur des pairs accompagnateurs capables de contribuer à une analyse partagée dans le quotidien et l’ordinaire de la classe.

 

 

 

 

 

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